dimanche 29 novembre 2015

Les Polonais à la veille de la Première Guerre mondiale




Les trois partages de la Pologne par ses voisins


Disparue des cartes politiques en 1795, le nom de Pologne figure, encore parfois, associé à une partie du pays: le Royaume du Congrès. Il s'agit de la création du congrès de Vienne, ou plus exactement du traité tripartite russo-prusso-autrichien du 3.05.1815 (date symbolique car 24 ans plutôt la Diète polonaise votait la première constitution moderne de l'Europe continentale c'est-à-dire quelques mois avant la Constitution française de 1791), réunissant les vainqueurs de Napoléon ainsi que le représentant de la monarchie française restaurée. 

C'est un territoire occupé par la Russie qui contribua à la chute de l'Empire et qui s'empara de certains espaces plus à l'Ouest par rapport aux territoires annexés en 1795, au dépens de la Prusse (au nord et surtout à l'ouest) et de l'Autriche (au sud), de fait, les territoires du Grand Duché de Varsovie (création napoléonienne), tout simplement transformé en royaume de Pologne dont le monarque n'était autre que le tsar de Russie.


Ainsi les Polonais se trouvaient-ils les sujets des trois monarques (Sainte Alliance) avec les conditions de vie, les statuts, forts différents les uns des autres et qui évoluèrent séparément tout au long du XIXe siècle.




Aleksander Gierymski "Cercueil paysan"

 

La partie prussienne

 

 La Prusse polonaise au XIXe siècle

 


"La Posnanie est la colonie de peuplement qui fait défaut à l'Allemagne dans le monde" - selon le dictionnaire Meyers Conversations-Lexicon de 1897.


La Prusse mena au départ (jusqu'en 1848 en tout cas) une politique assez libérale à l'égard des territoires polonais annexés en 1795 et après 1815: la Wielkopolska (Grande Pologne),  la Poméranie Orientale et la Warmie. La première devint le Grand Duché de Posnanie, la seconde, une province, la Prusse occidentale alors que la troisième fut incorporée à la Prusse orientale. Les aspects négatifs de la partition et de la coupure d'avec l'hinterland polono-russe furent compensés par la politique éclairée de l'administration prussienne: introduction du code civil en 1816, émancipation des paysans à partir de 1823, scolarité obligatoire dès 1825, constitutions urbaines de 1831 et 1853. Mais après 1850 le Duché de Posnanie perdit son autonomie alors que la constitution prussienne garantissait aux populations polonaises des droits spécifiques (usage et égalité de langue dans les institutions scolaires, ecclésiastiques, administratives et judiciaires). La pression des milieux nationalistes allemands mus par l'idéologie du «Drang nach Osten» et du Kulturkampf augmentait progressivement et leurs voix trouvèrent une réponse dans la personne de Bismarck qui, partisan de l'unité et de la politique «du fer et du sang» considérait la question de l'indépendance polonaise dans les relations diplomatiques, et en particulier avec la Russie, comme la plus dangereuse pour l'existence prussienne. Le compromis lui était impensable. En 1848 Bismarck, encore inconnu, déclarait:

"On peut vouloir reconstituer la Pologne dans ses frontières de 1772, lui rendre toute le Posnanie, la Prusse occidentale et la Warmie: cela reviendrait à couper les meilleurs ligaments de la Prusse. D'un côté, on peut envisager une reconstitution partielle de la Pologne, par exemple en ne lui rendant que les parties indiscutablement polonaises de Grand Duché de Posnanie. Mais dans ce cas, il faut ne pas connaître du tout les Polonais pour douter une seconde qu'ils resteraient nos ennemis jurés tant qu'ils ne nous auraient pas repris l'embouchure de la Vistule ainsi que chaque village polonophone de Prusse orientale et occidentale, de Poméranie et de Silésie. Ainsi serait créé un ennemi qui nous harcèlerait sans cesse, beaucoup plus insatiable que le Tsar de Russie"

Nommé ministre-président de la Prusse suite à la chute des libéraux au Landtag, il mena une politique de rapprochement avec la Russie et l'occasion de son renforcement fut l'insurrection polonaise de 1863 sur les territoires russes. La création de l'Empire poussa le gouvernement de Berlin à approfondir la politique de germanisation des territoires polonais : nomination systématique des fonctionnaires allemands alors que les fonctionnaires polonais étaient mutés dans les régions germanophones, installation de colons voire une politique foncière vexatoire. En 1886, une commission de colonisation fut instituée pour favoriser l’implantation allemande en Posnanie et des lois d’expropriation furent promulguées – et renouvelées en 1904 et 1908 – mais la création en 1888 de la Banque Foncière de Poznań permit aux propriétaires nobles et aux paysans polonais de réagir contre la politique allemande d’achat des terres. 

La roulotte de Drzymala, symbole du combat pour la terre


Ce "combat pour le sol" n'empêcha pas l'acquisition par la Commission de 53 000 ha de terres polonaises comme 5000 ha de "terres allemandes" qui furent parcellisées et revendues aux 100 000 colons établis dans les provinces orientales avant 1914. Mais cette politique ne compensa pas l'émigration (Ostflucht) de nombreux Allemands vers l'Ouest et la forte natalité des Polonais. D'autre part le gouvernement de Berlin fit voter une loi qui interdisait l'enseignement voire même la religion et la prière en langue maternelle dans les écoles publiques (en 1874 la langue polonaise fut interdite dans le secondaire et en 1886, dans le primaire, et les enfants qui répondaient en allemand étaient victimes de punitions corporelles administrées par certains instituteurs).


 
 Maria Konopnicka & Feliks Nowowiejski - Rota 


Le retour des libéraux avec le chancelier Caprivi puis l'arrivée des socialistes changea en partie la donne (le pouvoir du Reichstag fut renforcé) et permit un réveil national dans tous les territoires ethniquement polonais y compris la Silésie, la Warmie (Ermeland) et la Mazurie en Prusse Orientale. 

Elèves ayant participé à la grève de Września

En mai 1901, débuta la grève des écoliers de Września (Posnanie) contre les punitions corporelles dues au refus des enfants polonais de répondre en allemand en cours de religion. Les adultes ayant participé aux protestations furent condamnés à la prison et des amendes alors que les enfants virent leur scolarité obligatoire prolongée. L'affaire devint internationale (Henryk Sienkiewicz, le célèbre romancier auteur de Quo Vadis, révéla l’affaire en 1901 et adressa une lettre ouverte au roi de Prusse, Guillaume II en 1906) et le mouvement gagna ensuite toute la Posnanie, la Poméranie et la Silésie allemande où il se poursuivit, jusqu’en 1906 malgré les menaces et les sanctions, pour réclamer la repolonisation de l’enseignement (au total 93 000 écoliers polonophones boycottèrent l'école prussienne et le catéchisme obligatoire en allemand). Ces grèves eurent sans doute pour effet d'arrêter, jusqu'en 1914, le renforcement de la "germanisation" scolaire.

Le résultat de cette situation était, à la veille de la Guerre, la présence d'une population alphabétisée (scolarisation en allemand mais aussi en polonais grâce aux écoles populaires privées) et par conséquent, d'une d'élite instruite d'origine paysanne ou bourgeoise, et cela malgré une baisse des effectifs polonophones dans le secondaire (de 26.8% à 25.1% entre 1902 et 1908). Les réseaux intérieurs de la population polonaise, majoritaire en Posnanie mais minoritaire ailleurs dans l'Empire, l'essor bancaire, associatif, coopératif constituaient les points les plus remarquables d'une évolution conduisant clairement au remplacement de la noblesse par les couches bourgeoises et paysannes dans le rôle de la représentation nationale. Cette noblesse, dont une partie s'était accommodée du pouvoir prussien (un bon exemple en est August Kościelski, comte et ami du futur roi et empereur Guillaume II, député au Landtag en 1881 et au Reichstag en 1884 et partisan du compromis, critiqué par les députés du Cercle polonais aux parlements et par l'opinion publique), était représentée au Landtag de Prusse et plus tard, au Reichstag comme d'autres classes de la société civile. Quant aux Juifs de la Pologne prussienne, ils optèrent pour la germanité pour la plupart ce qui permit à un certain nombre d'entamer une carrière administrative ou intellectuelle, souvent au prix de la conversion au protestantisme, et beaucoup d'entre eux quittèrent la région natale. Certains, restés, jouèrent un rôle traditionnel d'intermédiaires entre les acteurs économique polonais et allemands, d'autres profitant de la connaissance pluri-linguistique contribuèrent aux traductions en allemand des œuvres de la littérature et de l'histoire polonaise.



La partie russe

             Pologne russe (Pays de la Vistule et autres provinces occidentales: de Grodno, Wilno et la Volhynie)



La Russie, suite à l'échec du soulèvement polonais en 1863 (après celui de 1830) suivi de confiscation des biens et de déportation des insurgés arrêtés, imposa le russe dans l'administration et supprima les éléments de l'autonomie du Royaume pour ensuite faire de même dans le système scolaire y compris élémentaire, dans la justice, en important des enseignants et des juges russophones peu qualifiés du fond de l'Empire. Le nom de royaume fut même supprimé, remplacé par le terme « Pays de la Vistule ». Le clergé polonais se vit interdire d’enseigner la religion catholique dans les écoles primaires. La proportion des analphabètes passa, entre 1862 et 1910, de 64 à 82 % de la population de la Pologne russe. Des peines furent édictées contre l’enseignement clandestin du polonais.

La russification forcée donna comme résultat une société complexe : paysans libérés du servage en 1861, illettrés en majorité, une bourgeoisie germanophone (d'origine allemande ou juive) ou polonaise utilisant le russe dans les affaires, une noblesse traditionnelle investissant peu dans les entreprises du capitalisme naissant et une forte minorité juive vivant isolée spatialement (quartiers et bourgades) et culturellement. La situation plus à l'Est était encore plus complexe et due à la présence des éléments ukrainiens (Volhynie), biélorusses et lituaniens où la noblesse polonaise dominait les campagnes, habitées parfois en îlots par les paysans polonophones, alors que l'élément juif, les villes et bourgades. Il s'agissait des territoires, incorporés à l'Empire, divisés en gouvernorats et administrés depuis 1795 en russe et par les Russes ou les nobles polonais maîtrisant la langue de l'administration. Le régime tsariste soutenait par ailleurs l'éveil national lituanien et biélorusse au nom du vieille adage «Divide ut regnes». 
Mais le "travail organique" entrepris par les classes politiques et les intellectuels polonais, adeptes du positivisme, permit à l'historien allemand Hoetzsch, qui reprenait les travaux de Rosa Luxemburg, de parler, dans "Die Polenfrage in Russland und Osterreich", de " l'essor  d'une couche paysanne indépendante" depuis 1863, "aisée et capable d'investir", et "d'une bourgeoisie influente et dynamique, capable, qui tout en s'intégrant à la société russe par les mécanismes du système capitaliste, dépassait en tout point la concurrence russe". Ainsi dans la partie russe, comme autrichienne d'ailleurs, apparaissaient de "nouvelles couches" moyennes en rupture à la division traditionnelle de la société polonaise de l'Ancien régime entre la "szlachta" (noblesse) et les paysans asservis par celle-ci avec une bourgeoisie réduite voire inexistante sur le plan politique avant la partition du pays.




La partie autrichienne

     Royaume de Galicie et Lodomérie (à l'ouest en vert la Silésie de Teschen)
 

L'Autriche choisit la politique la plus libérale et à partir de 1861 permit un développement culturel des territoires anciennement polonais sous le nom de royaume de Galicie et Lodomérie (qui incluait aussi le Grand Duché de Cracovie, le Duché d'Auschwitz et de Zator, c'est-à-dire la partie orientale de la Silésie autrichienne mais non celle de Teschen/Cieszyn) avec un Landtag à Lemberg et l'administration aux mains des aristocrates polonais dominant à la fois l'élément polonais majoritaire à l'Ouest et ukrainien à l'Est. L'enseignement se faisait en polonais ou ukrainien pour le primaire puis en allemand et/ou en polonais pour le reste. La scolarité n'étant pas obligatoire pour tous, les masses paysannes, polonaises et ukrainiennes restaient analphabètes (44% en 1900) mais une promotion existait et c'est dans ce contexte qu'apparurent des élites nationales ukrainiennes à côté des élites polonaises d'origine plus large voire paysanne. L'élément juif comme dans la partie russe restait isolé mais une minorité était en voie d'émancipation qui se faisait soit en allemand soit en polonais voire en deux langues simultanément (cf. les personnalités comme Hugo Steinhaus, Bruno Schulz pour la partie autrichienne mais aussi Rosa Luxemburg, Ludwik Hirszfeld pour la partie russe).

Mais la situation des Ukrainiens restait conflictuelle voire brûlante. En 1902 les étudiants ukrainiens qui réclamaient une université, où l’enseignement serait dispensé dans leur langue, mirent à sac celle de Léopol (Lemberg). En 1908, un étudiant ukrainien assassina le gouverneur de Galicie. Avec 3 350 000 Ruthènes (ou Ukrainiens), 870 000 juifs et 3 750 000 Polonais, l’identité de la région soulevait un problème, le suffrage censitaire restreint garantissait une majorité écrasante aux Polonais à la Diète galicienne de Léopol.


L'émigration


La forte croissance démographique et le développement industriel insuffisant voire inexistant provoquèrent un important mouvement migratoire dans les trois parties. 1 210 000 Polonais émigrèrent des provinces orientales prussiennes, 1 250 000 partirent du Royaume de Congrès et 1 050 000 choisirent cette option en Galicie (au total entre 1870 et 1914, 3 600 000). Plus de 2 millions émigrèrent vers les États-Unis, 800 000 à l'Ouest de l'Allemagne, 300 000 vers l'Empire russe, 127 500 au Brésil, 50 000 au Canada, autant en Argentine, 40 000 en France, autant en Autriche et enfin 1800 en Australie. Ces chiffres posent quelques problèmes car les Polonais, n'ayant pas d’État, apparaissaient parfois comme Allemands, Russes ou Autrichiens d'une part alors que d'autre part les Juifs et les Ukrainiens partant des territoires polonais pouvaient y être parfois inclus. Certains pays d'immigration disposent de statistiques plus fiables (États Unis) que d'autres (Argentine). Ce sont surtout des intellectuels, des émigrés «politiques» qui se rendirent en France (qui avait déjà connu la Grande Émigration suite au soulèvement de 1830). Ce fut notamment le cas de Maria Skłodowka, la future Marie Curie, empêchée d'étudier par le régime tsariste.


La conscription

Les trois empires pratiquaient la conscription à degrés différents:

  • dans l'Empire russe tous les sujets y étaient soumis, avec un tirage au sort et une exemption pour certains cas sociaux pour la durée de 6 à 25 ans, raccourcie pour les jeunes gens instruits;


      
    Soldats russes en 1915

  • dans l'Empire allemand, la conscription générale était appliquée pour la durée de 3 
     ans;


    Service militaire dans l'armée prussienne de Kazimierz Lissowski (en bas à gauche), à Neuruppin (Brandebourg) entre 1911-1913 (son père fut déplacé administrativement plus à l'Ouest pour avoir enseigné illégalement en polonais dans une école en Posnanie), rappelé en 1914, décoré de la croix de fer.


  • dans l'Empire austro-hongrois, la conscription générale, pour la durée de 2 ans.



       Marceli Kotarba (3e de gauche, debout), dans l'armée autrichienne. En 1914, combattant dans la   IIe Brigade des Légions polonaises


Ainsi lorsque l'Autriche envahit-elle la Serbie la mobilisation générale toucha l'ensemble de la population masculine des Empires apte au combat et les Polonais se retrouvèrent dans les trois armées comme alliés ou ennemis de leurs compatriotes.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire